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[Bordeaux] Des familles sans-abri menacées d’expulsion

Depuis Mediapart

14 février 2017 Par Mathilde Goanec

Plusieurs familles en grande précarité occupent une maison de retraite désaffectée du CHU de Bordeaux. La direction de l’hôpital a obtenu leur expulsion, alors qu’aucune solution de relogement n’a été trouvée. Elle a coupé électricité et chauffage.

C’est « l’hôpital qui se fout de la charité », clame l’une des banderoles barrant les murs de l’ancien Ehpad du CHU de Bordeaux, dans la commune de Pessac. Cette maison de retraite de l’hôpital, désaffectée depuis deux ans, est occupée depuis le 8 février par plusieurs familles en grande précarité avec enfants, à la suite de la fermeture du gymnase qui les accueillait jusqu’ici.

Le CHU de Bordeaux a demandé vendredi 10 février, et obtenu illico, un avis d’expulsion de la cinquantaine de personnes vivant dans ce bâtiment, officiellement pour des raisons de sécurité. Dans la foulée, la direction a coupé l’eau, l’électricité ainsi que le chauffage (l’eau a depuis été rétablie), malgré la présence dans les murs de plusieurs enfants, dont le plus jeune a à peine plus d’un an.

« Les gens sont, le matin et le soir, plongés dans le noir, relate Hélène Michault, infirmière à l’hôpital et secrétaire départementale de la fédération santé et action sociale CGT de Gironde. Des citoyens mobilisés ont apporté des poêles à gaz dans certaines chambres mais le bâtiment reste très froid et assez sinistre. »

À la fin du plan grand froid et lors de la fermeture du gymnase, le 2 février, la préfecture de Gironde avait pourtant promis qu’il n’y aurait aucune « sortie sèche » et un toit pour tous. Plusieurs familles ont effectivement pris le chemin des hôtels sociaux. « Mais c’était pour quelques nuits seulement, raconte Adrien, l’un des membres du collectif citoyen qui s’est constitué autour des familles. Les gens se sont très vite retrouvés à nouveau à la rue. »

Faute de solution pérenne, l’occupation de la maison de retraite de Pessac a donc commencé, mais dans une hostilité croissante des pouvoirs publics. « L’avis d’expulsion par le tribunal administratif a été pris en 24 heures, sans que les familles ne puissent être entendues, ni aucune solution de relogement proposée, ce qui est contraire au droit », martèle Adrien.

La préfecture de Gironde, interrogée par Mediapart, a refusé de commenter cet avis d’expulsion, ou l’absence de solutions de relogement.

L’intersyndicale CGT, CFDT et Sud du CHU de Bordeaux, formée par solidarité avec le collectif citoyen qui veille sur l’ancien Ehpad et ses occupants, est pareillement outrée : « Comment une direction hospitalière de service public peut-elle demander l’expulsion de gens qui y ont trouvé refuge sans se préoccuper de ce qu’ils vont devenir ? », interrogent les trois organisations syndicales dans un communiqué.

La direction de l’hôpital n’a pas souhaité les recevoir (ni répondre à nos questions), se contentant d’un courriel, où elle répète que les conditions de sécurité ne sont pas réunies pour accueillir ces familles.

Même silence du côté des élus locaux, d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, à Franck Raynal, maire de Pessac et employé au CHU de Bordeaux, en passant par Alain Rousset, le président de la région Nouvelle-Aquitaine. Ils ont tous été interpellés par courrier le 9 février, afin qu’ils se mobilisent d’abord pour rétablir l’électricité puis pour qu’ils appliquent l’article 1 de la loi du 31 mai 1990, garantissant le « droit au logement » au titre du « devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation ».

Il reste, actuellement, cinq familles en grande précarité dans la maison de retraite de Pessac, les autres occupants, pour certains sous le coup d’une OQTF (obligation à quitter le territoire), ayant fait le choix d’évacuer les lieux il y a quelques jours, par crainte de la police. D’autres exclus du gymnase sont actuellement hébergés chez des habitants, faute de mieux. Une petite dizaine d’enfants vit toujours dans cet Ehpad, certains sont nés en France et actuellement scolarisés. « Tous sont des exclus du 115 », rappelle le collectif citoyen bordelais, en référence au numéro d’accueil d’urgence, chroniquement saturé.

Désormais, l’expulsion peut intervenir à tout moment.

Leurs soutiens sont d’autant plus surpris de la célérité et de la sévérité des pouvoirs publics que dans deux situations similaires récentes, des solutions ont finalement été trouvées. Ainsi à Paris, début janvier, poussées par le froid, 200 personnes, dont une trentaine de sans-abri et des militants de l'association Droit au logement (DAL), ont investi une aile désaffectée de l’Hôtel-Dieu, hôpital célèbre du centre de Paris en réhabilitation, réclamant la mise à disposition des bâtiments vacants.

Dès le 7 janvier, raconte Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du DAL, des négociations se sont ouvertes avec la préfecture, la direction de l’hôpital ainsi que l’AHPH, qui gère l’ensemble des hôpitaux publics de Paris. « Ils n’ont pas voulu nous virer et se sont engagés à reloger ceux qui sont prioritaires sur le dispositif Dalo [Droit au logement opposable]. Pour les autres, l’hôpital a lancé une pérennisation de cette aile désaffectée en lieu d’accueil. » La mobilisation massive « a joué », confirme Jean-Baptiste Eyraud, mais également « le côté symbolique de l’Hôtel-Dieu ». L’hôpital parisien est historiquement connu pour sa mission de « charité » et « d’hospitalité ».

À Toulouse, le 9 janvier 2017, la branche toulousaine du DAL a occupé à son tour le pavillon de dermatologie de l’hôpital de Toulouse. Une partie de l’hôpital est effectivement vide, rachetée récemment par un promoteur immobilier pour y réaliser des appartements de « standing », selon le site internet Actu Toulouse.

Près de soixante personnes dont plusieurs enfants vivent dans les murs, faute de logement à l’extérieur. Le directeur de l’hôpital, comme à Bordeaux, a immédiatement lancé une procédure d’expulsion.

Mais le 10 février, le tribunal administratif a rejeté sa demande au regard de l’obligation de logement qui incombe aux autorités.

Le tribunal administratif de Bordeaux a, lui, retenu dans son ordonnance « les troubles à l’ordre public, en termes d’hygiène et de salubrité dès lors qu’il s’agit d’un bâtiment désaffecté totalement insalubre », ainsi que la crainte d’une « dégradation très rapide des services de soin situés à proximité qui accueillent des patients particulièrement vulnérables ».

Prétexte fallacieux pour l’intersyndicale de l’hôpital bordelais, qui publie un nouveau texte, mardi 14 février : « Cette réquisition citoyenne se passe au CHU, sur notre lieu de travail. Un jour ou l’autre nous pouvons tous être concernés par le mal-logement. »

Selon le récent rapport publié par la fondation Abbé-Pierre, le nombre de personnes sans domicile (143 000 selon l'Insee) a augmenté de 50 % entre 2001 et 2012, et les expulsions locatives grimpé de 24 % en 2015.

Source :
https://www.mediapart.fr/journal/france/140217/des-familles-sans-abri-menacees-d-expulsion-bordeaux

Tag(s) : #Divers Faits, #Alternatives, #Migrant-e-s