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Menacé de boycott, Israël s’affole

Le 5 février 2014

L’éventualité de sanctions européennes frappant les produits des colonies en cas d’échec des négociations de paix effraie milieux d’affaires et modérés. Les nationalistes crient au chantage.

C’est la panique à Jérusalem.

Dans l’attente de la version définitive de l’accord-cadre concocté par le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, pour tenter de mettre fin au conflit israélo-palestinien, partisans et opposants à la poursuite de la colonisation se déchirent de plus belle. Et au plus haut niveau. Entres autres, ils s’affrontent à propos des rumeurs de sanctions économiques qui pourraient frapper l’Etat hébreu - touchant les produits venant, même en partie, des colonies - si ce dernier ne faisait pas preuve de suffisamment de souplesse face à l’Autorité palestinienne.

« Si les négociations échouent et que les Européens déclenchent un boycott, même partiel, notre économie fera un grand bond en arrière. Notre niveau de vie va diminuer. […] Le portefeuille de chacun d’entre nous sera affecté car nombre de marchés nous seront fermés », assène Yaïr Lapid, leader du parti centriste Yesh Atid (« il y a un avenir »), ministre des Finances et partisan d’un accord négocié avec les Palestiniens. Pour conforter ses propos, le ministre a révélé le contenu d’une étude « confidentielle » réalisée par ses services en 2013 et selon laquelle les exportations annuelles de l’Etat hébreu vers l’Union européenne diminueraient de 20% en un an - soit une perte directe de 4,2 milliards d’euros - si Bruxelles décidait de sanctions économiques. Un coup dur auquel s’ajouterait le licenciement immédiat de 9 800 personnes dans les trois premiers mois de l’entrée en vigueur du boycott et de 1 400 autres un peu plus tard.

Grosse artillerie.

La perspective de sanctions tétanise également la ministre de la Justice, Tzipi Livni, pour laquelle « chaque construction dans les colonies constitue une pierre supplémentaire sur le mur de notre isolement ».

Mais elle affole surtout le patronat israélien, puisque l’Europe constitue le deuxième débouché de l’Etat hébreu, juste derrière les Etats-Unis. Voilà pourquoi 61 grands patrons du pays - dont ceux de Microsoft, d’Alcatel-Lucent, ainsi que des poids lourds de la high-tech - viennent de lancer une campagne visant à convaincre la rue israélienne qu’un accord avec les Palestiniens « profiterait à tous ». Intitulée « Bibi Nétanyahou, toi seul le peux », cette opération se décline par voie d’affiches et de pleines pages achetées dans la presse écrite. Elle est d’autant plus agressive que l’enjeu est de taille et que ses promoteurs savent ce qu’ils ont à perdre. « Un accord ferait diminuer le coût de la vie », « un accord conforterait notre Etat juif et démocratique », « un accord favorisera l’emploi », proclament les slogans visibles à tous les carrefours, devant les gares et les arrêts d’autobus.

De leur côté, emmenés par le ministre de l’Industrie, Naftali Bennett, qui est également le leader du parti d’extrême droite Habayit Hayehoudi (« le foyer juif »), les partisans de la colonisation répondent avec la grosse artillerie. Depuis une semaine, il ne se passe pas un jour sans que Bennett proclame que « les sorties de Lapid sont largement exagérées » et qu’Israël « peut résister à tout, y compris à un boycott ». En soutien, le Yecha (le puissant lobby des colons de Cisjordanie) finance l’opération « Shomron al habar » (« la Samarie au ba r»), pour laquelle des groupes de colons mâles, barbus et pétris de foi messianique se rendent dans les endroits branchés de Tel-Aviv pour porter la bonne parole. Expliquer aux fêtards que « les implantations ne sont pas ce que l’on croit » et qu’Israël « ne doit pas brader trois mille ans d’histoire biblique pour des vétilles commerciales provoquées par un boycott ».

Le succès remporté par cette action semble limité si l’on en croit les sarcasmes récoltés mardi soir par des prêcheurs venus d’Itzhar (une implantation proche de Naplouse) pour « discuter avec leurs frères » accoudés à un bar à sushis du boulevard Rothschild de Tel-Aviv, haut lieu de la branchitude locale. « On voudrait vous parler de la campagne antisioniste et antisémite mondiale qui veut étouffer Israël en refusant d’acheter ses produits », affirmaient les colons, ânonnant péniblement l’argumentaire concocté par le Yesha. « Laissez-nous bouffer en paix », répondaient les consommateurs les plus polis. Les autres - la majorité - les ignoraient complètement.

L’opération des faucons vise à démontrer que John Kerry et les dirigeants européens brandiraient la menace de sanctions économiques « pour faire peur à Israël et l’obliger à faire des concessions ». Interviewé mardi matin par la radio publique Kol Israel, le vice-ministre de la Défense, Danny Danon, un jeune turc du Likoud (le parti du Premier ministre Nétanyahou) qui passe pour l’un des plus chauds partisans de la poursuite de l’occupation de la Cisjordanie, a ainsi dénoncé « ceux qui veulent nous faire négocier avec un revolver sur la nuque ».

Autre visage.

Les Palestiniens ne sont pas en reste, puisque l’Autorité palestinienne a pris des contacts avec de grosses agences de relations publiques israéliennes.

Objectif : lancer une campagne de plusieurs millions de dollars montrant la Cisjordanie « sous un autre jour ». Soit donner un aperçu de ce que pourrait être la vie avec un Etat palestinien indépendant et faire comprendre aux Israéliens de la rue qu’ils n’ont rien à craindre de la paix. Concrètement, plusieurs spots montrant des people israéliens - la top model Bar Refaeli, des vedettes de la chanson - dansant dans une boîte de Ramallah auraient déjà été tournés en vue d’une diffusion sur un site internet dédié.

D’autres séquences exposant un visage différent de la Palestine (restaurants, boutiques branchées, discothèques où l’alcool coule à flot) sont également en préparation. Le point d’orgue de l’opération sera l’invitation lancée par Mahmoud Abbas à une série de représentants de la société civile israélienne.

Au programme : un passage par la Mouqata’a (le palais présidentiel), ainsi que la visite des beaux quartiers de Ramallah et de la ville nouvelle en construction Al-Rawabi.

C’est sympathique et ça ne mange pas de pain, sauf que les Palestiniens ont besoin d’un financement européen pour mener leur campagne à bien et que les Israéliens n’ont pas le droit de se rendre dans les Territoires sans autorisation de l’armée. Et le ministre de la Défense, Moshe Yaalon, opposé à un accord de paix ainsi qu’à l’évacuation de la Cisjordanie, ne semble pas pressé de la leur accorder.

Source :
http://www.liberation.fr/monde/2014/02/05/menace-de-boycott-israel-s-affole_978203

Tag(s) : #Palestine